De la Bêtise des Oleocenes en général ...
... Et de Kevin en particulier.

0Kevin, l’oléocène, entre en scène.0
Voilà, trois années viennent de s’écouler. En termes géopolitiques, ça fait environ une guerre en Irak de plus. Ah... Ca tombe plutôt bien, remarquez, car c’est un peu ce sur quoi je voulais attirer votre attention aujourd’hui. Enfin, pas exactement sur la guerre en Irak. Plutôt sur un aspect caché - enfin, pas aussi bien caché qu’un neurone de Paris Hilton - de la guerre en Irak : le pétrole. Enfin, pas exactement le pétrole mais plutôt un aspect caché du pétrole : le "Peak Oil". Le "Peak Oil", c’est la théorie selon laquelle le pétrole va inévitablement venir à manquer, dans un futur très proche (la date la plus précise est : après-après-demain), et bouleverser le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Si tout le monde a entendu parler de cette théorie, il faut bien avouer que peu de gens en ont pour autant fait leur cheval de bataille ; ni les médias, ni les gouvernements, ni même - étrange ... - les grandes industries pétrolières.

A ma gauche, donc, le Peak Oil. Et à ma droite, Kevin. Faisons les présentations : Kevin est avant tout un jeune homme de son temps. Il surfe sur internet, a par conséquent accès à des sources de renseignements aussi diverses que variées et, du coup, Kevin est un peu plus intelligent que sa boulangère, qui l’a regardé avec un drôle d’air quand il lui a fait remarquer qu’il faudrait bien qu’elle aille chercher sa farine avec une charette à bras quand elle n’aura plus d’essence à mettre dans sa Kangoo. A sa décharge, il faut reconnaître que Kevin a de quoi se faire du souci. Le fameux "Pic de Hubbert", la théorie première du "Peak Oil", est abondamment documenté et discuté sur la toile. Et c’est sur cette même toile que Kevin a fait la connaissance d’autres gens inquiets, par l’intermédiaire du site oleocene.org. Bon ... Ici, je devrais peut-être argumenter un peu, vous dire pourquoi, à mon avis, Kevin et ses amis se trompent de combat, ne serait-ce que pour justifier le titre un tantinet provoc’ de cet article. Mais non ...

Non, je ne suis pas décidé à rentrer dans des querelles de chapelles. D’abord parce que ni les oléocènes - ils ne s’appellent pas comme ça pour de vrai, mais ça me fait marrer, désolé - ni leurs détracteurs n’ont véritablement de preuves de ce qu’ils avancent - ce qui est foutrement gênant quand on parle de l’Apocalypse selon Saint-Total. Et ensuite, parce qu’il existe d’autres moyens de nous moquer de ces angoissés énergétiques. Il suffit en fait de lire ce qu’ils écrivent sur leur fabuleux forum, dont je ne peux que vous conseiller la lecture. Mais avant de vous offrir un petit florilège, continuons de nous intéresser à Kevin.

0Kevin se livre.0
S’il était honnête, Kevin dirait que cette théorie du "Peak Oil", il l’aime bien. En fait, elle le rend tout dur dans son caleçon Celio. Quand il s’endort, il pense très fort à ce monde de demain, ce monde sans pétrole ... Quand il ferme les yeux et qu’il plisse le front, il le voit, ce monde ... Et que voit-il ? Il voit d’abord des guerres sans fin pour le contrôle des dernières réserves de pétrole. Il voit des hélicoptères Apache déchirer le ciel et tirer sur d’improbables pillards moyen-orientaux, façon Mad Max. Il voit des milliards de gens (oui, oui, des milliards !) mourir de faim, de froid. Mais après ces visions d’horreur, il se voit, lui. Et là, ça s’arrange. Il se voit, à la campagne, un chapeau de paille vissé sur la tête, à faire sauter ses enfants naturels sur ses genoux. Au loin, Jennifer, sa femme revient de la forêt, un panier en osier passé au bras débordant de fruits naturels des bois. Ses longs cheveux d’un blond naturel tombent en cascade sur sa robe à fleurs cousue à la main par mère-grand, ce qui n’arrange pas l’état du caleçon de notre pauvre Kevin (la robe, hein, pas mère-grand !). Il tourne alors la tête et pose un regard doux sur son potager où pousse naturellement tout ce qu’il aime manger : pommes de terre, citrouilles, petits écoliers au chocolat au lait et aux noisettes - ah non, zut, il va falloir faire sans les petits écoliers. Plus de buildings, plus de voitures, plus de pollution, plus de bureau, plus de patron non plus. La Paradis sur Terre arable.

Vous l’avez compris, ce qui le rend si heureux, c’est qu’il va enfin pouvoir expérimenter le retour à une vie moins stressante, moins schizophrène, moins artificielle. Du NA-TU-REL graranti 100%. Ho, bien sûr, demain matin, le réveil va sonner à 6h30. Douche, petit-déjeuner et départ de Corbeil-Essones / Gare de Moulin-Galant / RER D4. Jusqu’à Châtelet, ça fait une trotte. Journée entière de travail et retour, en passant par Pizza Express mais en évitant les Tarterêts, quand même... Pfiou ! A ce rythme, il faut bien trouver de quoi tenir le coup et justement, Kevin a trouvé. Le matin, le nez collé à la vitre du RER, il pense encore à son rêve de la veille, ses enfants, son potager, sa Jennifer, et se dit qu’il aurait dû changer de caleçon. Il entend des gens pressés klaxonner et se dit "Les idiots, s’ils savaient ...". Il baisse la tête quand son chef de service lui demande à quoi il pensait quand il a fait planter le serveur et pense "Et toi, tu feras quoi quand tu n’auras plus d’eau en bouteille et que moi, grâce à mon récupérateur de pluie fabriqué dans un vieux réservoir de 4L, je prendrai des douches avec Jennifer, ma jolie blonde ?". Et le chef de service de se demander si Kevin ne serait pas homosexuel par hasard, en remarquant le jean tendu de son subordonné. Tout ce qui est ne sera bientôt plus. Et lui seul le sait. Enfin, lui et une poignée d’autres mais bon... Ne chipotons pas.

0Kevin jette un oeil sur Google Actualités.0
Et que voit-il ? Un horrible fait divers made in USA. Le lundi 2 octobre, Charles Roberts prend des enfants en otage dans une école amish du village de Paradise en Pennsylvanie. Le forcené tue cinq fillettes avant de se tirer une balle dans le trou béant qui lui sert de crâne. Le massacre fait le tour du monde. La communauté des Quakers, qui ne cherchait pas une pareille publicité en gens simples qu’ils sont, se voit propulsée en une des journaux et l’occasion est donnée aux photographes envoyés sur place de faire de jolies photos des gens du coin dans leur quotidien fait de charettes tirées par des chevaux et de vêtements que n’aurait pas renié Charles Ingalls avec bretelles et chapeaux pour les hommes, quichenottes et robes longues pour les femmes. Et de fait, les journalistes vont s’en donner à coeur-joie : photos de veillées funèbres qu’on croirait tirées d’un roman de Dickens, longues processions de voitures à cheval pour les funérailles. Rien n’y manque et toujours dans le bon goût, s’il vous plaît.

Et là, plus sûrement qu’un missile à uranium appauvri dans une maison de la banlieue de Bagdad, une idée traverse le cerveau de Kevin. Ce vieil homme qui pleure la mort de fillettes innocentes, c’est lui. Lui dans une cinquantaine d’années. Tout y est ou presque. Aux oubliettes la pudeur, Kevin est en joie. Il en vient à se demander si ces Amish n’ont pas eu avant tout le monde les données sur le niveau des nappes de pétrole saoudiennes. Il y a quelque chose de prophétique dans tout ceci. Alors Kevin cherche dans ses favoris l’adresse du forum de ses névrosés d’amis et plisse encore très fort le front pour pondre un joli message intitulé "les Amish semblent ouvrir la voie" et que je vous livre tel quel :
« Il s’agi [sic.] d’une communauté (secte ?) active essentiellement en Amérique du Nord et qui refuse le progrès technique. Vu que cela fais [sic.] des décénies [sic.] qu’ils sont dans cette optique, ils doivent avoir une sérieuse avance sur nous ! En plus pour eux, la vie sans pétrole et électricité c’est du vécu quotidien, et il semble [sic.] s’en sortir pas mal. Je pense qu’après le PO ["Peak Oil"], ils s’en sortiront mieux que tout le monde. »
Et d’ajouter, comme pour nous achever : « Y en a-t-il parmis-nous [sic.] ? »

Je passerai sur les libertés que Kevin prend avec la langue d’Aragon. Après tout, si les illettrés n’avaient pas droit au chapitre, il n’y aurait pas de skyblog et ce serait bien dommage. Nous lui pardonnerons également la méconnaissance totale du sujet qu’il aborde ici. L’important, c’est qu’il apporte sa pierre à l’édifice des oléocènes. Il est vachement fier de sa trouvaille, Kevin. Et ce jusqu’à ce que Brandon, un de ses camarades, ne lui réponde :
« Ils sont autosuffisants si nécessaire, par contre ils ne seront de toute façon [pas] à l’abri des pillards ... »

Et là, on imagine bien ce que Brandon voit, lui, quand il s’endort. Point de fruits des bois ou de chapeaux de paille. Lui, son truc, c’est la forteresse où les rares survivants se regroupent pour résister aux hordes des pillards qui viennent leur voler leurs réserves pour l’hiver ou même leurs femmes. On le voit, la communauté des oléocènes est assez hétéroclite : il y a l’école de pensée dite de "Et au milieu coule une rivière" et celle de "Mad Max". D’ailleurs, en privé, Kevin trouve que Brandon n’est pas si sympa que ça et qu’il ne le laissera pas seul avec Jennifer quand il ira chercher des insectes pour le déjeuner, ah ça non !

0Alors, au final, Kevin est-il un imbécile ?0
Au risque de vous surprendre et sans hésitation, je répondrais non. Il a ses défauts et ses lacunes, ce brave garçon, comme nous tous. Il est influençable, aussi, certes. Mais la naïveté qu’il étale à longueur de messages me touche plus qu’elle ne me fait rire. Avec ses idées de maisons en bois, de toilettes sèches, sa manie de vouloir allumer un feu avec un Toblerone et une canette de Coca-Cola - sans rire - quand une loupe ferait aussi bien l’affaire, son honnêteté intellectuelle quand il avoue que comme 55% de ses camarades, il prend moins de 7 douches par semaine - 17% en sont à moins de 3 ... -, quand il se félicite d’avoir acheté une encyclopédie agricole qu’il a laissée à la campagne parce que « Au coeur de Paris, ça ne servirait à rien, et ce serait difficile de l’emmener dans la panique », quand il se renseigne sur la saison des châtaignes ...

Je ne rentrerai pas ici dans une analyse de psychologie de comptoir pour comprendre ses motivations. Et, de toute façon, il se vend tellement quand il met des mots sur ses angoisses et ses aspirations, que ce n’est même pas nécessaire. Lui et un bon nombre de ses compagnons sont des gens principalement inquiets de la direction dans laquelle va le monde d’aujourd’hui. Ils se sentent surtout dépassés, impuissants face aux changements entraînés par la mondialisation et dépensent beaucoup d’énergie (sans jeu de mots, pour une fois) à tenter d’y apporter des réponses. Et le plus souvent avec une candeur presque attendrissante. Qu’on ne se méprenne pas ici : Je ne me fais pas le chantre de la mondialisation, c’est le contraire.

Mais je serai beaucoup plus réservé sur la branche des "survivalistes" qui s’accrochent à la théorie du "Peak Oil" avec des arrière-pensées bien moins avouables. J’en veux pour preuve quelques citations extraites du même forum et qui feraient picoter l’oeil de verre du gros Jean-Marie lui-même. Morceaux choisis, subjectivement, honteusement copiés-collés, sortis de leur contexte, et tout et tout ... :

Je suis nouveau sur ce site et c’est mon premier message. Pour ce qui est d’en parler [du "Peak Oil"] autour de vous, je pense qu’il faut se limiter à la famille et aux amis proches. Et laissez les autres crever. De toutes manières, l’Europe est un peu trop surpeuplé [sic.] à mon goût. Plus pour moi, plus pour vous, rien pour les autres. En plus j’ai essayer [sic.], c’est peine perdue et du gaspillage de salive.

Ou encore :
« Je pense que des bandes de pillards bien organisées on [sic.] déjà beaucoup plus leur chance. Cela dit, je n’en serai pas, effectivement pour des raisons morales. Et ceux-ci aussi auront de bonnes chances de mal finir. Par exemple, quand il leur viendra l’idée saugrenue de s’en prendre à des communautés comme celle que j’entends bien créer ou intégrer. »

Et ma préférée, pas nécessairement dangereuse, mais assurément drôle :
« Certains films tels que Stars Wars, Retour vers le futur donnent une image terriblement enjolivée du futur. Même si peu d’entre nous y croient [...] Cela peut avoir un énorme impact psychologique chez les personnes naïves. Je pense qu’il faudrait leur expliquer toutes les incohérences physiques de ces films. »

Enfin, je tiens à préciser que j’ai changé les noms des forumeurs d’oleocene.org, afin de préserver leur anonymat et d’éviter à leurs anciens professeurs de français des crises d’épilepsie devant une grammaire plus désastreuse que le début de saison de l’AS Monaco.
De rien, les gars.

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